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De la variétoche et de la soupe populo latine. De l’horreur enregistrée avec trompettes et synthés. De la réorchestration bon marché de standards sirupeux.

Je t’aime, j’en aime deux, j’en aime une autre, je ne t’aime plus. Mon amour.

Voilà pour l’ambiance sonore. Pendant dix longues heures, coincés dans un 4x4. Avec Marilou, RoZémi et Jou-Jou. Et Vik, le chauffeur, amateur de grande musique. À fond les manettes, si possible. Et la trompette, ça couine fort dans les oreilles. Sifflement persistant pendant deux bonnes heures après le voyage.

D’abord El Avila. Qui s’étend, qui s’étire. Caracas disparaît rapidement. Il n’y a plus que du vert. Vallonné, imposant. Ponctuellement, des barres d’immeubles ou des taudis sont plantés. . Au milieu des monts de verdure. La sortie de l’autoroute est un trou dans le rail de sécurité. Puis une pente de terre. Puis une nouvelle route qui bifurque, en contrebas de l’autoroute. La fatigue vient alors coudre les yeux une première fois.

En les rouvrant, la terre est plate. Mais verdoyante et touffue. Elle contient le bitume. Cause week-end prolongé, le trafic est un enfer. Un vrai. Du genre circulation à l’arrêt vingt minutes durant au milieu de la jungle. À maintes reprises. Les conducteurs descendent, scrutent au loin, échangent quelques banalités et reposent le cul sur les sièges lorsqu’un mouvement s’amorce. Amorcé, le mouvement est d’une rare folie. Cause week-end prolongé, le gros de la circulation va dans un sens. L’autre sens est presque désert. Donc réquisitionné (sauvagement) pour circuler vers là-bas, où tout le monde va. Accélérations hasardeuses et dépassements sauvages comme norme. En cas de ralentissement, les voitures n’hésitent pas à faire de la remontée de file. Lorsqu’un véhicule arrive en sens inverse, tout le monde se rabat brutalement.

Un ange véhiculé passe.

La sauvagerie reprend. Dodo.

Au réveil, l’aridité est dans la place. Un relief, léger, s’est installé. La terre a cédé la place au vert. La flore s’est faite plus sèche et cassante. Au détour de deux caillasses géantes, un truc apparaît. Immense. Difficile d’en percevoir les contours. Un truc de la taille d’une ville. Imposant et brutal. Qui crache, par d’interminables cheminées, d’immenses flammes rouges qui déchirent le bleu du ciel.

La plus grande raffinerie de pétrole du Venezuela. Et l’une des plus grandes d’Amérique Latine.

Un truc aux limites inconcevables. Des kilomètres carré d’acier qui grince et qui cogne. Des grosses bedaines, des artères, tout un merdier d’entrailles à l’air libre. Une bête constamment vibrante. Du sang noir dans ses veines.

Dormir.

Se réveiller. Route sinueuse qui descend une montagne. Un vrai bac à sable pour motards. La nuit glisse de ce côté-ci du monde, à mesure que le 4x4 dévale la pente. Avec l’obscurité, le décor des prochains jours se planque, se fait désirer.

Le Parc National de Mochima. Quatre cents bornes à l’Est de Caracas. Dix heures sont nécessaires pour y arriver. Cause week-end prolongé. Le reste du temps, le même trajet en demanderait cinq.

Planté là, le village de Santa Fé. Dans une impasse, le long d’un chemin de terre, une posada. Une sorte d’auberge. Un lieu où chacun fait sa vie. Et à la cool, si possible.

Le petit Jardin. Avec Ree-Lo et Andrea aux commandes. Et un chat blanc chargé de l’accueil, de jour comme de nuit. Le noir, lui, est un voyou. Il passe son temps à essayer de chiper la nourriture dans les assiettes de tout le monde.

Deux hamacs sont accrochés entre des palmiers. Une toute petite piscine permet de tremper un cul. La cuisine commune est un abri au fond du jardin, avec barbec’, cuisinière au gaz, évier et quelques couverts et ustensiles qui traînent là, à la disposition de tou(te)s. Sur la terrasse, trois tables de jardin et quelques chaises; une étagère avec des bouquins en espagnol, en français, en anglais ou en allemand. Un gros frigo commun dans lequel traînent des cocas éventés. Deux gros gros ventilos suspendus maintiennent le frais à l’ombre quand le chaud attaque. Il y a des vieux Libéqui traînent sur les tables. Les vieux Fig’ servent à démarrer le barbec’. Dans un coin du jardin, il y a des sièges en rotin sous une toile tendue. Le meilleur endroit pour boire un rhum à la nuit tombée. En se délectant du picotement des coups de soleil sur les épaules.

Globalement, une bien sympathique demeure.

La Concha. Dans les années 50.

La Concha. Dans les années 50.

12 février 2012. La veille, emménagemment chez Gaby, dans la Vieille Déglinguée. Winnie l’Ourson, Maisons du Monde et Cie. Et dans le salon, à côté des chinoiseries, à quelques pas de Buddha, un VTT.

GT rebound. Une patate bleue, des autocollants jaunes et rouges. La roue arrière est tellement désaxée que les crampons des pneus viennent frotter contre le cadre. En roulant, c’est un petit bruit de mitraillette qui se dégage de la roue arrière. Gamin, c’est un bout de plastoc fixé au cadre qui claquait contre les rayons pour faire un bruit de pétoire. Les retraités du quartier adoraient.

GT rebound. Un bijou de déglingue, parfaitement accordé à la maison. Achetée une bouchée de pain à Gaby.

Le lendemain, 12 février donc, première ballade avec les bicimamis. Rendez-vous à 13h30 devant le MacDo de Chacaito. La meute se constitue lentement. Des nouveaux visages depuis la première rencontre.

Miss Pas-de-bol déboule. Crevaison. Pneu arrière. Complainte générale. Puis la meute resserre les rangs autour du blessé: le vélo. Une petite dizaine de loulous s’affaire autour. Démonter la roue, retirer le pneu, extraire la chambre, repérer la fuite, la nettoyer, la comater, attendre que la colle prenne, que la rustine s’installe, gonfler pour tester, glisser la chambre, caler le pneu, gonfler à bloc, replacer la roue, remettre la chaîne, serrer les boulons. Une vingtaine de mains interviennent, se salissent, se perdent. Et l’engin est de nouveau opérationnel.

U-Lee déroule alors le trajet et les consignes de sécurité. Lentement, la vingtaine démarre. Les plus téméraires se répartissent aux postes clés - devant, milieu et derrière. Ils bloquent, si nécessaire, les voitures aux croisements difficiles. Au risque de se prendre une saucée de klaxons. Il y en a qui ont peur, et d’autres pas; qui ont des casques, qui n’en ont pas, qui sont équipés comme des champions du monde, qui sont en jupette et sandales. Il y a celle qui fatigue, celle qui manque d’entraînement pour poser pied à terre, celle qui a peur d’avoir crevée alos que tout va bien. Il y a le jeune loulou, à peine majeur, duvet de moustache, qui fait le cador mais qui fatigue vite… Une ribambelle hétéroclite qui se serre les coudes pour aller quelque part.

Arrêt systématique en haut de chaque côte. Pour cause de retardataires. À chaque arrivée douloureuse, salve d’applaudissements.

Invisible courage. Montagne personnelle. Mais victoire d’un groupe. Il faut savoir contenir ses larmes très fort pour ne pas s’effondrer devant cette insignifiante beauté ignorée.

Là-haut, tout là-haut, le spot. Brutal.

La Concha Acústica de Bellos Montes. Un immense amphithéâtre de béton construit dans les années 50, sous la dictature de Marcos Perez Jimenez. Calé entre deux collines de verdure pour profiter de l’acoustique. À l’époque, l’ami Marcos faisait péter des concerts à tout va. Aujourd’hui, c’est juste un gros bloc de béton avec une grosse oreille carrée plantée dessus. Un truc qui viellit et se meurt. Une plaie ouverte sur le ciel. Avec vue sur la montagne.

Au creux de l’oreille, des Bicimamis qui se laissent tomber. Les mollets en feu.

Las Bicimamis.

U-Lee et Marilou en font partie. Un groupe monté par cinq personnes, dont U-Lee, il y a quatre mois. Un groupuscule activiste ultra furieux.

Dans la rue, des centaines de paires de billes oculaires épileptiques les dévisagent. Surprise. Consternation. Incompréhension totale. Mais des sourires aussi. Des questions parfois. Des blagues foireuses. Mais la fine équipe a des burnes. Il en faut plus pour les faire osciller.

Premier contact avec ce groupuscule: dimanche 29 janvier 2012, au lendemain du retour à Caracas. Sur la place du Panteón, qui n’est rien de plus qu’une église finalement. La première claque vient du nombre. Une bonne vingtaine. Une meute qui, en quelques minutes, se cale et prend possession des lieux. Quelqu’ils soient. Les gueules ensuite. Étudiante rondelette, crevette garçon manqué, négligée travaillée, rock fan sculptée, girlie en jupette, bimbo brunette. Des peaux laiteuses. Mais aussi: moustachu chevelu, rasta bûcheron, métalleux trapu, dégarni binoclard. Des mollets poilus. Les gueules rougies par une montée de sang. De la sueur partout: les cous, les fronts, les cheveux.

Une meute. En fin de course. Éreintée.

Une organisation de militants. À l’arrivée, des grandes bouffées d’air et des gorgées d’eau. Une nappe prend place sur le sol. Rapidement, de l’eau, des jus de fruit, des gâteaux, des salades, des fruits, des plats cuisinés maison investissent le terrain. Bruissement de sacs plastique en pagaille. Alors toutes et tous posent un cul, progressivement. Et cassent la gueule aux vivres. Pour reprendre des forces.

Des criminels en bande. Les Hell’s Angels ne sont finalement que des gros poilus qui rôtent et qui puent.

Ici, c’est un groupuscule activiste ultra furieux: réappropriation de l’espace urbain par mode de circulation douce.

Les Bicimamis, leur kiff, c’est le bicloune. Les pédales. Le vélo, quoi.

Pure maladie mentale.

Dans un pays où le plein d’essence d’une berline moyenne coûte 40 centimes d’euro. Dans une capitale qui a l’un des taux de criminalité les plus élevés d’Amérique Latine. Dans une zone urbaine plantée au pied d’une montagne, mais pas dans le creux de la vallée. Dans une ville qui dégueule littéralement de bagnoles de sept à vingt-et-une heures. Dans un flux de circulation qui fait passer le périph’ parisien pour une route de campagne dans la Drôme. Dans un air pollué qui irrite les yeux au point d’en chialer de l’encre. Eh bien là, dans ce contexte-, les Bicimamis ont décidé que le vélo, c’est d’la balle. Pour se ballader. Aller au bahut ou au boulot. Sortir le soir, traîner dans les bars, aller au ciné. Faire ses courses avec son panier ou son sac à dos.

Les Bicimamis rejoignent ainsi un mouvement qui s’amorce depuis deux ans à peine à Caracas.

Le vélo, c’est cool.

Groupes Facebook, comptes Twitter, flyers… Et même une bicy-école, pour aider toutes celles et ceux qui redoutent l’infernale circulation. Un mouvement qui démarre à peine. À des années lumière d’un Vélib ou d’une Vélorution.

Mais dans la place, malgré tout. Une fleur qui pousse dans une fissure de béton.

Les Bicimamis, dans ce truc naissant, se font une petite place. Celles que les femmes, partout, doivent se faire pour exister.

Des meufs. Cool et couillues. Qui n’ont aucunement l’intention de rester planquées chez elles à chier dans leurs bennes, nourrissant leurs peurs. Pas vraiment leur genre.

Revolution will be feminized.

Cinq pépettes qui en ont invité d’autres à faire des ballades en vélo. Tous les dimanches après-midi. Cinq pépettes et d’autres pépettes qui ont des mecs et des potes. Et les ont invité, eux aussi.

Une petite meute qui pédale tous les dimanches. Et pique-nique ensuite. Pour reprendre des forces.

Las Bicimamis?

Les bonnasses à vélo.

11h34. Exercice. Temps réel. Réunion avec le financeur. Un immense classeur, intitulé Manuel de Gestion est passée en revue par tout le monde.

Il y a Gree-Dee le ricain, avec sa liquette bleue, qui se fait chier comme un rat mort alors qu’il l’un des boss. Berto, Sam. Mais aussi Féfa, Paupau et Naatt, des nouvelles venues. Elles ont du style, de l’humour, une gouache du feu de Dieu. Partenariats associatifs, marketing, gestion des volontaires. Elles sont récupérées des gros morceaux.

Après avoir réussi à éviter les deux premières heures de réunion pour cause p’tit déj avec le presta qui loue les ordis portables, arrivée à la réunion vers 10h45. Pause syndicale à 11 heures.

Bonne idée.

11h31, flash. 11h32, tablette posée sur le Manuel de Gestion - fermé, lui-même posé sur les genoux. 11h34, exercice. Pianoter en temps réel pendant la réunion. Contrainte de temps, d’environnement. Trouver une connexion dès que possible en sortant pour publier. Ne pas corriger ni relire.

Matos utilisé: Tablette, Logiciel Writing Kit (pour formater en markdown) et l’appareil photo intégrée à la tablette. Ponctuellement, coup d’oeil à Naatt, sur la gauche, qui fait des siestes subliminales.

Dans les oreilles, les discussions autour du Manuel de Gestion. Il y a des mecs qui prennent du kiff avec les bottins. D’autres, certes plus nombreux, avec les catalogues de vente par correspondance.

Envie de suicide.

Personne, absolument personne, malsain de corps et d’esprit, ne prend du kiff avec un Manuel de Gestion.

Tambours et trompettes.

La minuta. Nom donné au compte rendu de réunion hebdomadaire qui doit avoir lieu entre le financeur et l’équipe. Discussions autour du format définitif de ce doc…

Branlette autour de la présence d’une super star sur un projet.

Listing des volontaires un peu particuliers. VIP, Influenceurs, amis d’influenceurs, voisines de palier d’amis d’influenceurs… Et, même, même, parce que cela existe, des VVIP. Very Very.

Envie de suicide.

Enquêtes de satisfaction. Gree-Dee, qui ronfle à moitié, ouvre un œil. Sommairement, il calme la oije de tout le monde. Les données personnelles des gens, on y va coton. Point barre. Tout cela, avec la politesse, la patience et les pinces à épiler qui le caractérisent quand il communique.

Retour sur l’artiste. Interviews, photos. Plein de choses à prévoir.

Section branding. Onglet vide. Déception générale. Ô joie, écran plasma géant dans la salle de réunion. PowerPoint Time.

Envie de suicide.

Naatt, le branding, ça va être son taff. Elle a son petit carnet de notes et son stylo bille.

Retour des volontaires sur les projets pilotes, comme celui de Bogota. Le branding, ça pue.

Le marketing veut faire du real. De l’autentico. Sur les t-shirts, des zones sont prévues pour pouvoir dessiner. Flash du métro parisien: La RATP vous offre cet espace d’expression.

Un modèle de t-shirt est prévu pour les pauvres.

Quelques détails puis fin de la préz’ branding.

Blagues autour de la Minuta.

Étude de cas: Key Talking points. Comment parler au téléphone. Çà, c’est pour PauPau.

Gree-Dee pose une question. Simple. Mais tout le monde se prend les pieds dans le tapis. Après une petite seconde qui s’éternise, il remet le tapis en place et solutionne.

Talking points in the event. Pendant un projet, dans la boue ou ailleurs, il va falloir parler. Sans déconner.

Envie de suicide.

Q&A. Bavardages autour des Frequently Asked Questions. Il y a aura ça quelque part. Vu le niveau d’intérêt de la conversation, gros doute sur l’intérêt du contenu de la conversation qui se déroule. De l’exercice tout entier.

D’où anecdote. Il y a du wifi pleine balle dans ce bâtiment, un rêve à Caracas. Interdit aux invités. Pas moyen de se gaver. Tristesse.

Discussions autour des tailles de t-shirts. Pourcentage par taille.

Jou-Jou embraye. Déroulé d’un projet. Avec les subtilités du pays. Délicieux accent français en plein meeting.

Sur chaque détail, pinaille. Beaucoup d’âneries. Jou-Jou, dynamique, concentré, garde le cap malgré les bavardages futiles, les âneries au kilo et les considérations foireuses.

Envie de suicide.

Badinages. Et, soudainement, des applaudissements qui réveilleraient des cancres en cours d’histoire. Fin de la réunion.

Gree-Dee, pour conclure, met les pieds dans le plat. Il regarde les financeurs dans les yeux et crache sa Valda.

What is your biggest fear?

Merci à Naatt qui a suggéré, en espagnol, un épouvantable gimmick. Envie de suicide.

Fin de la minuta. Upload.

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