L’aut’ jour, mon pote m’a dit que la cousine de sa voisine, elle casse des noix avec son trou d’balles. J’te promets. Y m’a dit qu’il l’avait vu faire la dernière fois.
A peu de chose près, il s’agit là d’une légende urbaine. Une histoire qui, grâce au bouche-à-oreille, se répand et gagne du crédit du fait même de cette expansion.
D’après les folkloristes et anthropologues de la communication qui se penchent sur ce phénomène, il n’est cependant pas exclu que, derrière toute histoire de ce type, se cache une vérité sous-jacente.
L’irréparable
La foule agglutinée à l’entrée applaudit à tout va dès qu’un homme en costume de pingouin ou une femme déguisée en tulipe passe par là.
Les flashs crépitent, les sourires se figent, la pellicule défile.
Parmi les costumés gominés du soir, il y a Marlene Dietrich. Et Leo Spitz, un grand ponte de RKO Pictures, société de distribution de films états-unienne.
Nous sommes le 21 décembre 1937, il est 20 heures.
De leur côté, le Père Noël et le Père Fouettard, les pieds dans des bains d’eau salée, préparent tranquillement leur soirée du 24.
Mais là, au Carthay Circle Theater d’Hollywood, a lieu la présentation officielle de Blanche Neige et les Sept Nains, le premier long-métrage d’animation des Studios Disney. Réalisé par David Hand qui, trois ans plus tard, réalisera Bambi.
Le grand Walt est là en personne. Ce soir, il est ravi bien sûr. Son bébé est présenté au Monde. Ce putain de mouflet a mis six ans à voir le jour.
Tu parles d’une grossesse.
Quatre ans de préparation, deux ans de production.
Plus de 700 personnes ont travaillé, en roulement, jour & nuit, pour accoucher de la grande pimbêche et des nabots.
800 km de papier pour en venir à bout. Des centaines de litres de peinture, d’encre.
Alors ce soir, il est ravi. Bien sûr. Mais il a le cul serré comme celui d’une poule constipée. Il a du mal à cacher avec sa moustache le sourire qu’il ne fait pas. Même devant les caméras. Parce qu’en cet instantprécis, il en est pour un million et demi de dollars de sa poche. Le 21 décembre 37, cette somme représente une fortune. Un gouffre sans fond. Une balle tirée dans le pied d’un marathonien qui, quoi qu’il en coûte, continue à courir.
C’est là exactement ce que Disney va faire: continuer à courir. Droit dans le mur. D’une certaine façon. Disney prend goût à ces grosses machines, humainement, techniquement & financièrement lourdes. En 40: Pinocchio & Fantasia; pour chacun d’eux, budget de Blanche-Neige doublé. En 41: Dumbo. En 42: Bambi (échec commercial à sa sortie).
Le personnel des Studios a certes pu, au cours de cette période faste, parfaire sa technique. Toutes les techniques. Mais, après quelques long-métrages clinquants, coûteux et aléatoirement rentables, le service comptabilité a bien du mal à éditer toutes les fiches de paie. D’abord parce qu’il n’y a plus assez d’argent pour acheter le papier sur lequel elle sont imprimées.
On est dans la merde jusqu’au cou.
Quand on sait faire quelque chose mais qu’on n’a pas les moyens de le faire, l’une des solutions consiste à vendre ses enfants (ou, au moins, leurs reins) pour récupérer du fric. Une autre solution peut être de proposer ses services à quelqu’un, moyennant finances. Vendre son savoir faire à défaut de faire ce qu’on aime.
Pas de quoi rougir, certes. Tout le monde doit bouffer.
Mais voilà, il n’est pas question ici de Robert Tripoux, aspirant rock star, qui vend des barres chocolatées et du super sans plomb dans une station service du lundi au vendredi pour louer un garage le week-end et répéter avec ses potes en attendant de coucher avec un top model. Il s’agit du studio Disney, qui emploie plusieurs centaines de personnes pour fabriquer du rêve en Technicolor.
Les flashs crépitent, les sourires se figent, la pellicule défile.
Alors tout le monde serre les dents dans les studios et Disney va se vendre. Au gouvernement, aux entreprises. À qui mieux mieux.
Tout cela se passe simplement. Et discrètement. Des employés de Disney rencontrent le client - quel qu’il soit - qui dit ce qu’il veut. Disney repart avec le cahier des charges sous le bras, fait sa petite cuisine et revient quelques semaines plus tard avec leur réponse au problème de communication du client. L’intérêt est de se servir des compétences des équipes pour produire des films en un minimum de temps, avec un minimum d’argent et bien sûr, de le vendre ensuite aussi cher que possible. Gratter du blé partout où c’est possible.
Le 18 octobre 1946, l’équipe de Disney invite les représentants de Kotex Products à la projection d’un court-métrage de 10 minutes. Qui commence par une question:
Why is Nature always called Mother Nature?
Cette question et la charmante petite histoire qui s’ensuit est contée par une femme à la voix posée, légèrement grave. Rassurante.
Une histoire de femmes qui sont d’excellentes maîtresses de maison, qui présentent bien en toute circonstance.
Une histoire de fatigue, de sautes d’humeur, de régularité. De règles d’hygiène.
Une histoire de vagin, d’ovaires, d’utérus. De sang qui n’est pas rouge mais blanc.
The Story of Menstruation
Un film efficace et didactique qui explique aux jeunes filles ce qu’il en est de ces événements naturels qui les indisposent. Avec de légères pointes d’humour. Ancré dans les perceptions de l’époque. Le discours est policé mais va droit au but.
Un film qui plaît au client, Kotex. Qui va diffuser ce film dans des centaines de collèges états-uniens pendant une vingtaine d’années. À l’issue de la diffusion, chaque jeune fille se voit remettre un livret, intitulé Very Personnally Yours, reprenant en détails les sujets abordés dans le court-métrage. Et présentant au passage toute une gamme de produits destinés à l’usage exclusif des femmes. Fabriqués par Kotex.
Une collégienne est une jeune femme en devenir. Donc une cliente potentielle.
Disney signe là un film simple. Donc pas cher. Des animations utilisées en boucle compensées par la narration très didactique en voix-off. Peu de musique - un seul thème, réutilisé.
Une excellente source de revenus. Qui n’apparaît sur aucun DVD collector.
Toute cette histoire pourrait tout aussi bien être du vent.
La résurrection
JimHillMedia.com est un site d’actualités sur l’animation qui focalise son attention sur tout ce qui va, est ou a été pondu par la Souris ou par son père moustachu.
Le mercredi 12 janvier 05 à midi, heure américaine, est mis en ligne un article de Wade Sampson. Il raconte sa rencontre avec Jim Korkis, historien de Disney.
C’est pas un vrai métier, çà.
Korkis, collectionneur avant tout, a dans ses archives des perles. Mugs, stylos, gommes en forme de Mickey et klaxons à l’effigie de Donald Duck. Il est également en possession d’une copie de la légende urbaine, The Story of Menstruation.
40 ans plus tard, le secret est déterré mais, à l’exception des quelques 90 millions d’adolescentes pré-pubères qui ont vu le film pendant les années 50, personne n’a vu la chose. Et les pré-pubères se contrefichaient éperdument du générique. Elles avaient déjà bien du mal à gérer leurs sautes d’humeur.
BoingBoing, immense blog fourre-tout renifleur de trucs sur la Toile, publie un billet, le 16 janvier 06, sur un fichier téléchargeable illégalement sur les réseaux peer-to-peer. Il s’agit d’une vidéo au format .mpgpesant 102 Mo. Le fichier .torrent contenant les métadonnées nécessaires au téléchargement a été créé le 10 janvier 06 à 2h32, heure française. Le lien a été posté sur le forum de Tracker 3 puis relayé par Mininova et Torrentspy, moteurs de recherche.
Dans les jours qui suivent, l’un des premiers petits malins à avoir téléchargé le fichier le propose sur Youtube. Comme tout contenu qui suscite l’intérêt, cette vidéo fait le tour du net. Au fil des mois, chaque blog y va de son petit billet pour informer ces lecteurs.
Une petite année est nécessaire pour que cette histoire remonte aux oreilles de la souris sympathique.
Comme tout contenu soumis aux droits d’auteur, les détenteurs desdits droits tombent sur le dos de Youtube et somment ses responsables de corriger le tir.
Comme tout contenu beaucoup moins sexy que Mulan et Space Mountain, cf. ci-dessus.
Balayer sous le tapis le plus vite possible avant que les invités arrivent.
Les flashs crépitent, les sourires se figent, la pellicule défile.
Oui mais voilà, selon les lois de la propriété au États-Unis, si le copyright n’est pas renouvelé à temps, une oeuvre oubliée entre 1923 et 1977 tombe dans le domaine public.
Et Mickey voit rouge.