Le dimanche, quand on s’ennuie, parfois, on va aux puces. Chiner, comme on dit. Acheter un bidule inutile pour trois fois rien. Une chaise sans dossier, des lunettes cassées, un cendrier fêlé… quelque chose qui porte l’odeur du passé, qui sent bon l’âge d’or, qui nous rappelle que le monde change.
Run Wrake, il y a une vingtaine d’années de cela, par un bel après-midi oisif, chine justement. Il espère bien trouver un bidule inutile pour trois fois rien.
Et, pour son plus grand plaisir d’oisif chineur, il dégote, au milieu des têtes de poupées arrachés, des yoyos publicitaires, des assiettes en porcelaine made in taiwan authentiques, LE bidule qu’il ne cherchait pas mais qu’il a trouvé quand même: une grosse enveloppe. Jaunie, déchirée, gribouillée çà & là. À l’intérieur, pas de vieille correspondance ni de cartes postales. Mais des images éducatives des années 50. Pour apprendre à identifier une ferme, un gâteau, une chaussure, un lapin.
Tu parles d’un trésor.
Run négocie ferme et repart avec la grosse enveloppe sous le bras pour une bouchée de pain, comme prévu.
Et puis… Et puis la vie se charge de lui faire oublier qu’il a été insouciant un jour, sur un marché aux puces londonien. Le tourbillon de la vie l’emporte. Il étudie l’art, devient pote avec Howie B, fait des trucs fous comme coucher avec des filles et des garçons et même boire de la bière. Bref, Run devient Mr Tout-Le-Monde, à quelques détails près.
En 2004, il déménage. Il change de quartier.
Un déménagement, c’est l’occasion pour beaucoup - dont Run fait partie - de s’asseoir en tailleur au milieu de son futur ancien appartement et de faire le tour de ses possessions terrestres. Faire le tri. Remplir des sacs de 50 litres ou des cartons de l’épicier du coin.
Et là, dans son tiroir à chaussettes, il retrouve la fameuse enveloppe.
Un tableau, des enfants, un camion, de l’herbe, un pot.
Cette fois-ci, il la met de côté, finit ses cartons, jette les sacs poubelle, claque la porte et se tire.
Sa vie de nouveau déballée, il s’attaque aux cartes à visée éducative. Pendant près de 4 mois, il scanne, une par une, les quelques 200 illustrations que contient l’enveloppe. Ensuite, à l’aide de Photoshop, il détoure les images et les décompose en couches: une pour le corps, une pour la tête, pour les bras, les jambes… Une couche pour chaque élément dont il pourrait avoir besoin.
Ensuite, frénétiquement, il gribouille un storyboard. Avec un mot en tête: cupidité. Ce mot ne se trouve sur aucune des images.
Pas facile d’expliquer cela à un enfant.
Puis, un jour, il clique sur After Effects. Vu le temps de chargement du logiciel, il en profite pour s’allumer une cigarette. Alors, patiemment, pendant plus d’un an, il anime. Ces pots, ces enfants, cette herbe, ce camion.
La bande son est confiée à Howie B et Graig Richards.
Et le résultat - Rabbit - est un court-métrage de 8 minutes et 20 secondes qui, en ce moment même, fait le tour du monde.
C’est l’histoire d’un lapinou. Avec le feu au derrière et une horreur dans les tripes.
Ce lapinou aime à crapahuter dans la campagne verdoyante.
Un jour, il s’en mange une méchante dans les quenottes.
Le genre de rouste qui tuerait un cheval. Alors un lapinou…
C’est l’histoire d’un lapinou qui pourrait bien finir en civet. Ou pas…