Les gueules du Web: une belle brochette d’asticots à moitié barrés. Des millions de têtards qui crient dans le vide. Et YouTube, c’est le suprême canal de diffusion en mondovision de tous ces furieux.
Un musicien israëlien résidant à Tel Aviv, Ophir Kutiel alias Kutiman, va les chercher des nuits entières. Ces tutos de gratteux complexés. Les traquer. Ces démos de vieux zikos essouflés. Visionner, écouter. Ces ados qui se la jouent Beyoncé. Télécharger, classer, archiver. Ces mouflets survoltés, ces flutistes asmathiques, ces apprentis 2Pac, ces DJs sans dancefloor, ces pianistes crispés du cul et ces bassistes étouffés du slip.
Puis il va les importer. Ces concerts de salles communales.
L’insomnie permet ce genre de choses.
Les nuits suivantes, derrière son écran plat, Kutiman va délicatement couper, copier, coller. Ces boîtes à rythmes rafistolées.
Du travail d’orfèvre avec des bijoux fantaisie. Un Palais Royal avec de la vase. L’antithèse de la qulture qui a un gros Q.
Plusieurs mois d’un travail de fourmi à titiller la corde sensible des asticots. La clope au bec. Le sourire aux lèvres. Les cernes en berne.
Début 2009, il balance le bébé.
Music. [Re]Invented.
La Musique pour les Nuls devient Le Méchant Son qui Déchire.
Les artistes sont les voisins de palier.
Pas de DVD collector, pas de compil’ posthume, pas de couv’ papier glacé.
Un site, sept vidéos. Sept morceaux. Sept bombes.
Funk, hip hop, dub, afrobeat, Drum’n’Bass… 30 minutes de musique. A peine. Et pourtant, il y en a des tonnes. Genre hotte du Père Noël avant la crise.
Kutiman a réalisé un rêve de Websurfeur. Cliqueur frénétique qui passe ses nuits à racler la Toile. Voir, lire, écouter. Rebondir. Écouter encore, regarder de plus près. Découvrir, se gaver comme une oie. Webophagie maladive. Cueillir tous ces pissenlits de la Création Artistique. Assimiler tous ces pets foireux de la Toile. Mais pas pour les tailler. S’épuiser pour leur vomir dessus semble bien trop… convenu. Kutiman n’est qu’un asticot, après tout. Comme nous tous. Un futur cadavre.
Les scruter. Pour les comprendre. Puis les intégrer.
Pas de quart d’heure de gloire. Juste un éclair de talent saisi au vol dans le bazar planétaire à haut débit.
“Haïr les foules, pas forcément ceux qui les composent” écrit Jean-Yves Katelan dans Paris, c’est fini.
Sublimation par assimilation. C’est ça le rêve.
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