Monter sur la scène plongée dans l’ombre. Le palpitant qui palpite, la boule au ventre et le noeud dans la gorge. De l’autre côté du rideau baissé, un brouhaha qui n’arrange rien à l’affaire. Un coup d’oeil en coulisses: les aimés, les fidèles, les proches, sont là. À côté, d’une certaine façon. Mais pas là, au milieu de cette zone obscure. Soudainement, un imbécile de machiniste triture boutons et câbles; il remonte le rideau. La dernière défense tombe. Effusion mentale d’insultes à l’égard de cet insolent incompétent. Le rideau se lève et il n’y a rien à voir. Bien sûr. La salle est plongée dans l’ombre, le brouhaha s’est tu. Le public attend. Une lumière apparaît enfin, pointée droit sur la scène et ses occupants. Larsen subliminal. Le micro est branché. Et là, sans rien y comprendre, la gorge se détend, la langue se délie et les paroles s’envolent pour se planter dans le petit coeur fragile du public à la larmichette facile.
Enfoiré de machiniste.
C’est la tête et le coeur remplis de ce rêve que Gloria Jones décide de faire carrière dans la chanson.
En 1954, la jeune texane résidant à Los Angeles, alors âgée de 16 ans, forme un groupe avec quelques unes de ces petites camarades. Une poignée d’adolescentes avec les yeux qui brillent et des envies d’étoile.
The Dreamers sont nés.
La chance leur sourit vite. Elle se font repérer lors d’un radio-crochet par un producteur de l’époque, Richard Berry, et enregistrent rapidement quelques disques comme choristes. La formation change souvent de nom, au fil des “plans de restructuration” où certaines quittent la bande et d’autres viennent s’y greffer. Elles parviennent malgré tout à survivre dans ce dur métier et enregistrent à tour de bras. The Crystals, the Blossoms, The Rollettes… Les noms de scènes s’enchaînent autant que les disques. En 62, alors qu’elles s’apprêtent à se rebaptiser The Rebelettes pour enregistrer un 45 tours avec Duane Eddy, Gloria quitte la troupe, lassée de se voir affublée de sobriquets tous plus ridicules les uns que les autres.
Tu parles d’un rêve…
Sous la tutelle du producteur Ed Cobb, elle enregistre enfin son premier disque en solo. Un 45 tours. Une galette en vinyle à peine plus grande qu’une assiette à fromages. Sans le fromage. Deux morceaux. Concoctés aux p’tits oignons - et spécialement pour elle - par le sieur Cobb: “Tainted Love” sur la face A et “Come Go with me” sur la B.
Trois fois rien. Peut-être le début de quelque chose. La chronique d’un tube annoncé.
Et puis non.
Silence radio.
À l’époque, tout le monde se fiche éperdument de la soul rythmée et entraînante de Gloria.
Alors elle refait des vocalises en arrière-plan pour qui veut tout en continuant, sans réel succès, à enregistrer des singles. Les années passent et le succès l’évite - la caresse parfois du bout des doigts mais guère plus. Elle signe en 74 un contrat de choriste pour un groupe de rock anglais en tournée aux États-Unis, T. Rex. Au cours de la tournée, en plus de l’argent, elle se fait un ami, Marc Bolan - le leader du groupe. Très vite, son ami Marc devient “son ami Marc”. Dont le mariage bat de l’aile, la carrière est en chute libre et les narines suintent de coke. Un bellâtre des années 70 comme on n’en fait plus. Ils repartent ensemble en Angleterre. Pour s’aimer, faire un bébé et enregistrer un album de Gloria avec Bolan aux manettes.
Vixen sort en 75. Au menu, nouvelles compositions et réarrangements d’anciennes chansons. Dont le tube tué dans l’oeuf par le public américain en 64, “Tainted Love”. L’album cartonne dans tous les clubs anglais où les amateurs de soul endiablée se retrouvent pour transpirer jusqu’au petit matin. Jones et Bolan renouent donc enfin avec le succès et s’aiment de plus belle. Ils célèbrent les deux autant qu’ils peuvent, sortent et s’amusent, se laissent porter par le bonheur et parfois par l’ivresse. Un soir de septembre 77, ils rentrent chez eux à bord d’une Austin Mini so british. Le conducteur perd le contrôle du véhicule et percute un arbre de plein fouet. Marc Bolan, passager, est tué sur le coup. Le conducteur, qui s’en sort indemne, est une conductrice, Gloria Jones.