Tout est dans la fécule.
Pour voir la vie en couleurs, il faut de la patate. Ni douce, ni au four, ni même en purée. Il faut des millions de particules microscopiques de fécule de pomme de terre. Teintées de rouge, de vert & de bleu. Mélangées à de la poudre de carbone. Le tout saupoudré sur une plaque de verre enduite de vernis.
Le reste - l’émulsion de bromure d’argent - est une technique déjà maîtrisée. Une simple formalité.
La patate, elle, est une vraie trouvaille. Une sorte de filtre coloré placé devant l’émulsion.
Et la couleur fut.
Le furieux qui passe ses nuits à enduire les plaques de poussière de patate en espérant y voir autre chose que rien du tout s’appelle Louis Lumière. Le même qui a inventé le cinématographe quelques années plus tôt.
C’est un homme qui se repose peu sur ses lauriers.
Le 17 décembre 1903, les frères Lumière déposent le brevet de l’Autochrome, procédé non comestible permettant l’obtention de photographies en couleur. Ils le présentent à l’Académie des Sciences le 30 mai 1904. À cette date, ils sont capables de faire un Autochrome - en expliquant son fonctionnement, réaliser une prise de vue, procéder au développement et offrir le résultat à leurs pairs.
Sciés, les mecs.
Ce qu’ils sont incapables de faire, c’est produire ses plaques en quantité industrielle. Car c’est là la vraie particularité des frères - qui a fait leur succès et leur fortune avec le Cinématographe: rendre leur découverte accessible au plus grand nombre. Moyennant finances. Et ainsi tirer profit de leurs longues nuits d’expérimentation.
Ce petit détail va leur demander trois ans de dur labeur. En 1907, ils lancent enfin la production de l’Autochrome. Le succès est immédiat. Les amateurs se l’arrachent mais les professionnels le boudent. Car cet Autochrome a une particularité: une plaque permet de réaliser une image - révélée à même le verre. Pas de négatif. Impossible donc, de refaire un tirage d’une photo réussie.
Unique et fragile. Support inexploitable pour réaliser des clichés destinés, par exemple, à la presse.
La seule exploitation possible consiste à combiner l’Autochrome avec la lanterne magique, ancêtre des projecteurs.
Pourtant, ces couleurs pastel et ce grain si épais plaisent. Beaucoup.
Jean-Baptiste Tournassoud est né en 1866 dans la région lyonnaise. Son père est cordonnier, sa mère lingère. Ils tiennent à ce que leur unique enfant ait un minimum d’éducation. Pour çela, il n’y a guère le choix: l’école. Le gamin s’y rend, bien chaussé, propre et souriant, en gambadant dans la pampa lyonnaise de la seconde moitié du XIXe siècle. En 1879, âgé de 13 ans, il obtient son certificat d’études haut la main. Pas peu fier, le mioche. Il travaille alors comme menuisier pendant quelques années avant de s’engager dans l’armée à 21 ans. Et il s’en sort bien. Les années passent, le gamin gravit les échelons de la hiérarchie à mesure qu’il se fait un nom et des amis à Lyon. C’est à époque qu’il sympathise avec deux lyonnais à la mode: les frères Lumière.
Sans y prêter garde, il devient bêta testeur pour les deux frangins. Dès 1903, il tripatouille avec eux la poussière de patate.
Il ne délaisse pas l’armée pour autant et, lorsque la guerre éclate, il est promu au rang de commandant d’une formation hippomobile de l’Armée Française.
Et là, tout au long du conflit qui n’en finit pas, Tournassoud noircit du bromure d’argent coloré à la patate par kilos entiers.
Au fil des ans, Tournassoud et ses hommes vont réaliser des milliers de clichés pour le compte du Service Photographique & Cinématographique de l’Armée Française. Les tranchées, les soldats, les ruines, les civils… Tout ce qui se passe devant leurs objectifs doit s’arrêter et tenir la pause - sourire facultatif - pour être immortalisé.
Et en couleurs, s’il vous plaît.
Au sortir de la guerre, il est nommé Directeur du Service Photographique & Cinématographique en remerciement des services rendus au commandement des armées.
En 1919, est organisée une exposition regroupant 750 clichés réalisés par le commandant Tournassoud. L’occasion pour le public de découvrir son cadeau au Monde:
la grisaille en couleurs.
En 1935, le Kodachrome est introduit, d’abord pour le cinéma, rapidement pour la photo.
C’est un film couleur. Léger, souple, facile à utiliser.
La fécule est morte.